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Dans leur travail, mené en commun dès 2006, Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize réfléchissent aux liens entre art et artisanat, représentation et motif, œuvre et objet, reproduction et original. Le dessin est leur langage. Ensemble, ils jettent, grâce à lui, des ponts formels mais aussi esthétiques entre les différents mediums qu’ils aiment à employer : encre, fusain, gouache, aquarelle, pastel à l’huile, acrylique, sérigraphie, céramique, impression sur papier ou sur textile, et depuis peu, tuftage et tissage. De sorte que l’agrandissement de croquis, puisés dans leurs carnets, la superposition des images et leur suture, produisent un vocabulaire propre à porter la critique d’une société industrielle et ultra-capitaliste, nourrie de la pensée sociale, utopique et communarde du XIXe siècle (Charles Fourier, William Morris, Élisée Reclus, etc.), mais aussi à explorer une « nature », aujourd’hui en crise, que pendant des siècles les êtres humains ont cherché à dominer et classifier.


Faire les marées à la galerie Laurent Godin réunit différentes recherches entreprises par Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize au cours des deux ou trois dernières années. Ce titre, d’après une expression chère aux pêcheurs à pied et aux ostréiculteurs, renvoie à la collecte des espèces marines, et plus largement animales et végétales, dans le but de les décrire, de les nommer puis de les représenter. Ou comment la naissance des sciences naturelles modernes (biologie, botanique, entomologie, zoologie, etc.) s’est accompagnée à partir de la Renaissance d’une surproduction iconographique, ornant encyclopédies, dictionnaires et autres atlas et transformant le spécimen en motif. Faire les marées montre l’intérêt constant des artistes pour le mouvement (mot ayant la même étymologie que « motif »), pour ce qui anime la surface de l’œuvre et pour sa traduction d’un médium à l’autre. Elle actualise, l’air de rien, une question vieille comme le monde – quelle place pour l’Homme sur Terre – à l’heure de la globalisation économique et culturelle et des écocides. Elle manifeste, pour finir, le ressac qui structure le travail du duo, entre répétitions, samples et étoffement progressif de leur œuvre.


La série de grands formats Hétérotopies (2021-2022), inspirée de jardins botaniques européens, nord-américains et sud-américains, engage une réflexion multiple sur le façonnement de la « nature », sur l’histoire des végétaux par-delà les continents et les frontières (une histoire souvent parallèle à celle de la colonisation), et bien sûr, sur la construction même d’un paysage pictural. À cette série répond Hétérotopies, close-up (2022), une suite de gros plans saisies dans les serres du Jardin des Plantes à Paris, où une végétation exotique prospère dans un environnement faussement primitif. Les Tulipes (2022), elles aussi en gros plan, font bégayer le dessin selon un rythme imperceptible.


Avec Cèpes (2022), Les Mousserons (2022) ou Les Perfides (2022), Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize s’intéressent là encore à la situation de l’humanité, et à sa relativité, au sein de la biodiversité : des personnages sont absorbés dans la contemplation de champignons géants, organismes fascinants pour leur nature unique, ni végétale ni animale. De même, les portraits d’animaux, domestiques et sauvages (séries Le Gouffre, etc., 2019-2020, et Notes, 2022), donnent aux bêtes un statut inhabituel et convoquent l’imaginaire dont elles sont porteuses, du chien Lassie à la chouette, double de Jérôme Bosch dans ses tableaux. Certains de ces portraits semblent sourdre des nombreuses strates techniques (impression, aquarelle, encre, etc.) et iconographiques (éléments végétaux, plumes) présentes sur la feuille de papier, révélant la cristallisation d’un motif visuel, en même temps que d’une forme naturelle, au sein de la matière artistique ou organique. Quant aux lampes (Pieter and us, 2022) et surtout aux vases (Barbodoigts, 2022), également composés de fragments de paysage et d’animaux, ils font surgir en trois dimensions des natures mortes quelque peu enflées.


Les tapis (Le Gouffre et Frida, Marie et Elizabeth, 2022), enfin, issus d’une collaboration récente des artistes avec Maison Minka, un atelier franco-marocain établi à Bordeaux et Marrakech, étirent, très agrandis, des motifs empruntés à des œuvres antérieures et adaptés par les tisserandes. Là, le changement radical d’échelle et de médium, l’introduction du savoir-faire des femmes de l’atelier et la délégation nécessaire que l’exécution du tapis implique, engendre un trouble inédit dans l’œuvre de Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize : non plus le surgissement mais l’engloutissement, dans la laine destinée par ailleurs à être foulée, du motif ainsi réinterprété.


Camille Viéville, septembre 2022

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